Dans la Satire VI, Boileau traite des embarras de la capitale : bruit, encombrement et bousculades, agressions, malpropreté, etc. Louis-Sébastien Mercier reprendra la même critique pour le Paris du XVIIIe siècle. Et, à peu de choses près, la critique est toujours valable aujourd’hui. 

   Les différentes parties sont ici titrées mais elles ne le sont pas dans le texte original.       

Les embarras de Paris

Le sabbat nocturne

Qui frappe l'air, bon Dieu ! de ces lugubres cris ?

Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris ?

Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières,

Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?

J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi,

Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi :

L'un miaule en grondant comme un tigre en furie ;

L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.

Ce n'est pas tout encor : les souris et les rats

Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les chats,

Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,

Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure (1).

Le tintamarre de l’aube

Tout conspire à la fois à troubler mon repos,

Et je me plains ici du moindre de mes maux ;

Car, à peine les coqs, commençant leur ramage,

Auront des cris aigus frappé le voisinage,

Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain (2),

Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain,

Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête,

De cent coups de marteau me va fendre la tête.

J'entends déjà partout les charrettes courir,

Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir ;

Tandis que, dans les airs, mille cloches émues, (3)

D'un funèbre concert font retentir les nues, 

Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents,

Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Encombrement et bousculade

Encor, je bénirais la bonté souveraine,

Si le ciel à ces maux avait borné ma peine,

Mais, si seul en mon lit je peste avec raison,

C'est encor pis vingt fois en quittant la maison.

En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse

D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.

L'un me heurte d'un ais (4) dont je suis tout froissé ;

Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.

Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance

D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ;

Et plus loin, des laquais l'un l'autre s'agaçants (5),

Font aboyer les chiens et jurer les passants.

Des paveurs, en ce lieu, me bouchent le passage ;

Là, je trouve une croix de funeste présage (6) ;

Et des couvreurs, grimpés au toit d'une maison,

En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.

Un embouteillage

Là, sur une charrette une poutre branlante

Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente :

Six chevaux attelés à ce fardeau pesant

Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant ;

D'un carrosse, en tournant, il accroche une roue,

Et du choc le renverse en un grand tas de boue ;

Quand un autre, à l'instant, s'efforçant de passer,

Dans le même embarras se vient embarrasser.

Vingt carrosses bientôt, arrivant à la file,

Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ;

Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux

Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ;

Chacun prétend passer ; l'un mugit, l'autre jure ;

Des mulets en sonnant augmentent le murmure ;

Aussitôt, cent chevaux dans la foule appelés

De l'embarras qui croit ferment les défilés,

Et partout, des passants enchaînant les brigades,

Au milieu de la paix font voir les barricades (7).

On n'entend que des cris poussés confusément ;

Dieu, pour s'y faire ouïr, tonnerait vainement.

Les tribulations d’un piéton

Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,

Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre,

Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer,

Je me mets au hasard de me faire rouer (8).

Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse ;

Guénaud (9) sur son cheval en passant m'éclabousse,

Et n'osant plus paraître en l'état où je suis,

Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.

Les rues sous l’averse

Tandis que dans un coin en grondant je m'essuie,

Souvent, pour m'achever, il survient une pluie :

On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau,

Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau.

Pour traverser la rue, au milieu de l'orage,

Un ais sur deux pavés forme un étroit passage (10) ;

Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant ;

Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant ;

Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières,

Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières.

J'y passe en trébuchant ; mais, malgré l'embarras,

La frayeur de la nuit précipite mes pas.

Agressions et incendies nocturnes

Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques

D'un double cadenas (11) font fermer les boutiques,

Que, retiré chez lui, le paisible marchand

Va revoir ses billets et compter son argent,

Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille (12),

Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.

Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue

Engage un peu trop tard au détour d'une rue !

Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :

La bourse ! ... Il faut se rendre ; ou bien, non ! résistez,

Afin que votre mort, de tragique mémoire,

Des massacres fameux aille grossir l'histoire (13) !

Pour moi, fermant ma porte et cédant au sommeil,

Tous les jours je me couche avecque le soleil ;

Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,

Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière.

Des filous effrontés, d'un coup de pistolet,

Ébranlent ma fenêtre et percent mon volet (14).

J'entends crier partout : Au meurtre ! On m'assassine !

Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine !

Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit,

Et souvent sans pourpoint (15) je cours toute la nuit.

Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,

Fait de notre quartier une seconde Troie (16),

Où maint Grec affamé, maint avide Argien (17),

Au travers des charbons va piller le Troyen.

Enfin sous mille crocs (18) la maison abîmée

Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.

Châteaux en Espagne

Je me retire donc, encor pâle d'effroi ;

Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.

Je fais pour reposer un effort inutile ; 

Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville ;

Il faudrait, dans l'enclos d'un vaste logement,

Avoir loin de la rue un autre appartement.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne :

Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;

Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verts,

Recéler le printemps au milieu des hivers (19) ;

Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,

Aller entretenir ses douces rêveries.

Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,

Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu.

 

(Satire VI)

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Notes

(1) L’abbé de Pure est fort ennuyeux (selon Boileau) et va dans les salons raconter toujours les mêmes histoires.

(2) Vulcain, le dieu de feu dans la mythologie romaine, forge dans les cavernes de l’Etna les foudres de Jupiter.

(3) Boileau habite dans la Cité, près de la Sainte-Chapelle. Les églises et couvents sont alors très nombreux à Paris.

(4) Planche de bois.

(5) Au XVIIe siècle, le participe présent s’accorde.

(6) « On faisait pendre alors du toit de toutes les maisons que l’on couvrait une croix de lattes pour avertir les passants de s’éloigner. » Note mise par Boileau dans une édition postérieure. Cette croix est de funeste présage car elle annonce qu’il y a danger de mort à s’aventurer en cet endroit.

(7) Boileau fait ici allusion aux barricades élevées à Paris pendant la récente guerre civile, la Fronde.

(8) Écraser sous les roues.

(9) Guénaud était un célèbre médecin parisien. Il allait toujours à cheval, alors que les autres médecins se rendaient chez les malades montés sur des mules.  

(10) Quand il avait beaucoup plu à Paris et que les ruisseaux qui coulaient alors au milieu de la rue étaient grossis, les porteurs de chaises mettaient une vieille planche sur deux pavés. Tout le monde passait sur ce pont en donnant un sou à ceux qui l’avaient fabriqué.  

(11) Il s’agit en fait de deux cadenas, un à chaque bout de la barre de fer qui maintenait les volets clos.

(12) Le Marché-Neuf, voisin de l’habitation de Boileau, était une halle aux poissons, très bruyante aux heures de vente.

(13) Il existait alors un ouvrage titré Histoire des larrons, auquel Boileau fait ici allusion.

(14) Le volet est le panneau de bois qui sert à garantir, à l’intérieur d’une pièce, le châssis vitré de la fenêtre. Le contrevent, lui, est extérieur. 

(15) Le pourpoint, plus tard remplacé par le gilet, se portait sous l’habit. Boileau s’en va donc en bras de chemise.

(16) Troie, en Asie Mineure, fut incendiée par les Grecs après un siège qui dura dix ans.

(17) Peuple du Péloponnèse dont le nom sert souvent, comme ici, à désigner les Grecs en général.

(18) Lorsqu’on ne réussissait pas à éteindre le feu, on abattait la maison incendiée à l’aide de crochets.

(19) Boileau fait ici allusion aux orangeries et serres chaudes dont la mode commençait à se répandre en France.